La guerre n’est pour l’historien qu’un synchronisme de mouvements et de dates; pour les chefs, elle représente un formidable labeur et pour le profane un intéressant spectacle. Mais pour le soldat qui combat dans le rang, la guerre n’est qu’un long tête à tête avec la mort.
Pierre Chaine, Mémoire d’un Rat, Ed. A l’Oeuvre.

A UN ASPIRANT TUE

Poème de Henry de Montherlant

J’ai lavé ton front, tête vide,
défait les cuirs sur tes reins étroits,
défait le col sur ton sein aride.
Pauvre corps, qu’a-t-on fait de toi ! Tu priais que passât ce calice.
Je tairai tes yeux tournoyants.
Frère du choix plus fort que le sang,
Qu’avais-tu fait pour qu’on te punisse ?

Extrait de Chant funèbre pour les morts de Verdun, poème liminaire au livre de prose Mors et Vita, 1932.
Tiré de Les poètes de la Grande Guerre (Anthologie de poèmes choisis par Jacques Béal, le cherche midi éditeur, 1992)

Henry de Montherlant (1869-1972), à la mort de sa mère, en 1915, s’engage dans l’armée active et se bat courageusement sur le front de l’Est et en Belgique. Grièvement blessé en 1918, il est nommé secrétaire général de l’ossuaire de Douaumont, fonction qu’il occupe de 1920 à 1925.

LE JOUR DE LA VICTOIRE

Poème de Blaise Cendrars

A Paris
Le jour de la Victoire quand les soldats reviendront …
Tout le monde voudra LES voir
Le soleil ouvrira de bonne heure comme un marchand de nougat un jour de fête
Il fera printemps au Bois de Boulogne ou du côté de Meudon
Toutes les automobiles seront parfumées et les pauvres chevaux mangeront des fleurs
Aux fenêtres les petites orphelines de la guerre auront toutes une belle robe patriotique
Sur les marronniers des boulevards les photographes à califourchon braqueront leur œil à déclic
On fera cercle autour de l’opérateur du cinéma qui mieux qu’un mangeur de serpents engloutira le cortège historique
Dans l’après midi
Les blessés accrocheront leurs Médailles à l’Arc de Triomphe et rentreront à la maison sans boiter
Puis
Le soir
La place de l’Étoile montera au ciel
Le Dôme des Invalides chantera sur Paris comme une immense cloche d’or
Et les mille voix des journaux acclameront la Marseillaise
Femme de France

Paris octobre 1916 (Du monde entier au coeur du monde)
Tiré de Les poètes de la Grande Guerre (Anthologie de poèmes choisis par Jacques Béal, le cherche midi éditeur, 1992)

Engagé volontaire en 1914 dans la légion étrangère, Blaise Cendrars (1887-1961) est grièvement blessé en 1915, subissant l’amputation du bras.

CAFARD

Souvenirs de Paul Lintier

Dehors il vente. Morne réveillon! Il semble que ces grands anniversaires nous rendent plus tristes que de coutume. On songe aux Noëls passés, à l’incertitude d’en connaître d’autres …
Demain, peut être demain ? … Certes beaucoup, les yeux ouverts dans l’ombre, songent à cette boucherie, voient leur chair écartelée et pantelante …
L’angoisse m’étrangle. Ce bouillonnement d’animalité et de pensée, qui est ma vie, tout à l’heure va cesser. Sur les perspectives de l’avenir qui toujours sont pleines de soleil, un grand rideau tombe. C’est fini! … je n’ai que vingt et un ans.
Ah! si j’échappe à l’hécatombe, comme je saurai vivre! Je ne pensais pas qu’il y eût une joie à respirer, à ouvrir les yeux sur la lumière, à se laisser pénétrer par elle, à avoir chaud, à avoir froid, à souffrir même. Je croyais que certaines heures seulement avaient du prix. Je laissais passer les autres. Si je vois la fin de cette guerre, je saurai les arrêter toutes, sentir passer toutes les secondes de vie, comme une eau délicieuse et fraîche qu’on sent couler entre ses doigts. Il me semble que je m’arrêterai à toute heure, interrompant une phrase ou suspendant un geste pour me crier à moi-même : « Je vis! je vis! »
Et dire que tout à l’heure, peut être, je ne serai qu’une chair informe et sanglante au bord d’un trou d’obus!

Paul Lintier est l’auteur de Ma pièce, ses propres souvenirs comme maréchal des logis au 44ème d’artillerie. Il fût tué le 15 mars 1916.

NUITS DE GUERRE

Maurice Genevoix


Ils vont, ces hommes, à grands pas souples balançant leurs bras gauche d’un geste long, qui rythme puissamment leur allure. Leur main droite se noue, près de l’épaule, à la bretelle de leur fusil; et le poids des cartouches, avec celui du sac, fait saillir en cordes les muscles de leur cou. Bien armés, le corps durci, les yeux redevenus calmes pour avoir reflété trop d’horreurs, ils vont leur marche, sûrs d’eux désormais, que la fin de l’étape soit la grange tiède et pleine de foin, ou la tranchée boueuse que cherchent les obus ou le combat crépitant qui fauche les hommes par rangées.

Extrait de Nuits de Guerre, Flammarion, 1916

Nuits de Guerre a été réuni en 1950 à Sous Verdun (1916), La Boue (1921) et Les Eparges (1923) pour former Ceux de 14, œuvre majeure jugée comme un des meilleur témoignage du conflit.

Maurice Genevoix, élève de l’École Normale Supérieure, est mobilisé en 1914 comme sous-lieutenant au 106ème régiment d’infanterie. Il prend part à la bataille de la Marne et à de nombreuses opérations jusqu’en avril 1915 où il est gravement blessé lors des attaques de la butte des Éparges. Il est réformé mais reprendra du service à la Fraternité franco-américaine jusqu’à l’armistice.

SOUVENIRS DU 11 NOVEMBRE

Souvenirs de Roland Dorgelès

Je l’ai encore dans l’oreille, le chant du Onze novembre.
Des hymnes? La Madelon ?
Mais non, voyons, souvenez-vous :

Ah! Il n’fallait pas, il n’fallait pas qu’y aillent …

Cela fusait des rues comme un rire triomphant, un grand rire de délivrance. La France soulagée l’a lancée jusqu’au ciel, cette boutade d’un passant reprise par un million de voix: « Il ne fallait pas qu’y aillent! » ces meurtriers vaincus, et l’on promenait sur les boulevards leurs canons devenus des joujoux. Cependant, tandis que la foule exultait, je me rappelais les boulevards, quatre ans plus tôt, quand couraient vers les gares ces cohortes de jeunes gens qui ne reviendraient plus, et au lieu de chanter, noyé dans cette mer humaine, j’élevais ma pensée vers la funèbre armée qui emplissait la nuit.
Il fallait qu’ils y aillent ceux-là, ils y étaient allés, et, dans leur troupe immense, je cherchais des visages, je réclamais tout bas mes morts … Pas seulement les amis : les autres aussi, surtout les autres, ces figures effacées dont on n’a pas su le nom, le camarade de corvée qui a pris ton fardeau quand tes genoux pliaient, celui qui a déchiré ta capote lorsque, pris dans le barbelé, tu allais y rester, le petit volontaire qui a crié : « Présent! » quand il fallait traverser le tir de barrage pour porter un ordre d’où dépendait notre sort.
Tu me comprends bien : le frère d’un instant, celui qu’on rencontrait par hasard et qu’on retrouvait, le lendemain, en travers du boyau, ou couché sur la piste, ses doigts durcis enfoncés dans l’argile et un dernier rictus lui découvrant les dents …
Ah! non, je n’ai pas chanté … J’aurais dû peut-être, mais les souvenirs me serraient la gorge. Il défilait trop de fantômes dans ce ciel sans étoiles.
Aujourd’hui encore, en écrivant ces mots désordonnés qui veulent jaillir ensemble, je crois entendre les clameurs de l’Armistice et je lève les yeux vers la nuit éternelle où passaient les suppliciés. C’est ce défilé-là qu’auraient dû regarder les survivants.

Entre deux guerres, extrait de Bleu Horizon, Albin Michel, 1949

Roland Dorgelès (1886-1973) est l’auteur du roman le plus populaire autour de la guerre de 14-18 : Les croix de bois (Prix Fémina, 1919). Il fût caporal au 39ème R.I.

EN CHAMPAGNE

Gabriel Chevallier

– En avant!
Nous sommes près d’une issue. Je prends place dans la file, je suis les autres. Nous sommes déjà au bas des escaliers, nous les gravissons, nous allons sortir… L’instant énorme où l’on renonce…
Dehors… Les souffles, les hurlements des artilleries déchaînées… L’aube incolore et froide. Nous y trempons nos visages comme dans un baquet d’eau glacée. Nous frissonnons, le teint vert, la bouche empâtée par cette puanteur d’estomac des mauvais réveils. Nous stationnons dans le boyau pour donner à la colonne le temps de s’organiser.
Des cravaches furieuses fouaillent l’espace, très bas, comme pour nous décapiter; c’est la crise de folie de nos 75 dont le barrage nous précède. Au-dessus l’artillerie lourde forme une voûte de ronflements, de halètements puissants. Un grand flilet de trajectoires est tendu sur la terre, et nous sommes pris dans ses mailles. Partout les ondes sonores se choquent, se brisent, se résolvent en remous aériens… On ne décèle pas encore la part de l’ennemi dans cette tempête métallurgique qui submerge tout.

La Peur, Presses universitaires de France, 1930
Gabriel Chevallier (1895-1969) est l’auteur bien connu de Clochemerle. Il fût soldat au même régiment que Dorgelès et participa à l’offensive d’Artois en septembre 1915. Blessé, il revient au front en 1916 et finit la guerre au 163e R.I.