Le salut, 1916

S

i l'on ne se révolte pas contre la mort, si l'on consent même à l'accepter, voici qu'elle se transforme à la façon des sorcières de jadis dans les contes de fées. Le hideux squelette se recouvre de jeunes chairs qui sentent les fleurs. Le visage qu'elle approche est d'une beauté lumineuse. Dans le baiser qu'elle donne, passe la tendresse de la Patrie pour ses enfants.
Oui, chacun s'est fait à l'idée de la mort. Que peut-il me rester si je survis à la guerre ? De mon plus lointain passé à la minute présente, tant d'années dont je fais le compte tiennent dans mon souvenir comme un peu d'eau dans le creux de la main. Que je desserre les doigts et cette eau s'écoule. Le passé rassemblé qui me parait si court dépasse de beaucoup tout l'avenir que je puis espérer. Que cela est donc peu de chose ! La mort ne fait que desserrer les doigts du Temps qui porte nos jours futurs. Et nos jours, en tombant, glissent comme des gouttes et ne font aucun bruit.
 

Henri Bordeaux,
La Chanson de Vaux-Douaumont, 1919

© ADAGP, Paris, 2015

Les dessins de Mathurin Méheut

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