ANDRÉ BRIDOUX

bridoux_bandeau_testim Aux moments tragiques, l’entraide s'élevait quelquefois très haut et jusqu'au sacrifice; j'ai vu des hommes risquer leur vie pour ramener des blessés et les porter au poste de secours, épuiser leurs forces pour délivrer des camarades ensevelis, et cela, sans aucune pression extérieure, mais spontanément, sous la seule impulsion du sentiment qui pousse à secourir l'homme en péril, quel qu'il soit. plus

JULES NINET

Enfin on se case. Ma section occupera le hangar. — Le hangar ! Voilà bien notre veine, c'est le plus mauvais coin de la ferme ! Il est ouvert sur deux côtés. Son toit disjoint laisse passer le vent et la neige. Quelques bottes de paille seulement à se partager entre tous...On se précipite. Chacun arrache une brassée et s'installe. Je me place comme toujours, à côté de Monsinjau qui est de mon escouade. Nous nous arrangeons comme deux frères. — Là ! Pousse-toi, vieux ; tire tes couvertures. On va les mettre les unes sur les autres, ça fera double épaisseur, on aura moins froid... — Comme ça, oui, ça colle. Enfonce-toi la premier Monsin. Fais attention de ne pas défaire le lit... Ça y est ? Bonsoir, Monsin... — Bonsoir, vieux ! La neige qui continue à tomber nous recouvre le ventre d'une dernière couverture blanche... plus

HENRI BARBUSSE

Et puis, ici, attachés ensemble par un destin irrémédiable, emportés malgré nous sur le même rang, par l'immense aventure, on est bien forcé, avec les semaines et les nuits, d'aller se ressemblant. L'étroitesse terrible de la vie commune nous serre, nous adapte, nous efface les uns dans les autres. C'est une espèce de contagion fatale. Si bien qu'un soldat apparaît pareil à un autre sans qu'il soit nécessaire, pour voir cette similitude, de les regarder de loin, aux distances où nous ne sommes que des grains de la poussière qui roule dans la plaine. plus

HENRI BARBUSSELe feu, 1916
ÉTIENNE LEMERCIER

Après cinq jours d'horreur qui nous ont coûté 1 200 victimes, nous avons été retirés de ce lieu d'abomination... Qui dira l'inouï de ce que j'ai pu voir ?... Mon intellect est fortement ébranlé... Je reste stagnant et courbaturé... Je suis un peu comme si je relevais de la fièvre typhoïde... Chère mère, je voudrais de nouveau me tendre vers tout ce qui est beau et noble. Je voudrais sentir toujours en moi l'inspiration qui m'élancerait vers les richesses de la vie. Hélas ! pour le moment, je suis d'une mentalité de plomb... Après une telle révolution, je ne puis que me laisser aller à la volupté de vivre encore un peu... plus

ÉTIENNE LEMERCIERLettres d'un soldat, 1924
GEORGES GAUDY

Ils étaient accroupis sur le sol et tenaient leurs gamelles sur leur genoux... Une gourde faisait le tour de la société et chacun buvait à la régalade longuement et goulûment, la tête renversée et les yeux levés... Un gros poilu, dont la bouche s'élargissait en un sourire sans expression, puisait des morceaux de viande dans le fond d'une marmite avec une louche faite d'une boîte de conserve fixée par un fil de fer au bout d'un bâton et criait : Qui veut du rabiot?... Encore du rabiot !... A qui la barbaque ? plus

CAPITAINE DELVERT

L'idée de Verdun et de la mort pèse, je le sens, sur toute la colonne et rend les hommes plus irritables... En venant, nous avons croisé deux batteries de 100 de marine. Pas un homme à pied. Tout le monde en auto. Les officiers ont une confortable voiturette à eux. Je demande à un sous-officier s'il y a eu beaucoup de pertes à la batterie. Non très peu. Et son air surpris me laisse entendre que c'est peut-être "pas du tout". Je regardais mes pauvres troupiers. Ils traînaient lamentablement sur la route, ployés en deux sous le poids du sac, ruisselants d'eau, et cela pour aller se faire écrabouiller dans des tranchées boueuses ! non décidément, il n'y aura pas eu de parité, dans cette guerre, entre les souffrances endurées par les différents combattants du front. plus

E.-M. HERSCHER

Dans ces visages ternes..., une seule chose frappe, l'éclat du regard. Il est fiévreux, indéfinissable en son rentrant, ne ressort que pour vous scruter au passage, se heurte avec un certain défi à la placidité du vôtre, qui ne connaît que par à-coups ce qui fait la hantise du leur. Il vous poursuit et vous gêne, ou bien vous abandonne avec un mépris un peu las. Qui n'a ressenti quelque chose d'approchant, lors d'une visite dans un hôpital, ou dans l'usine où brûlent et suent les travailleurs des métiers du feu ? plus

JEAN GALTIER-BOISSIÈRE

Il pleut à verse. Le creux où nous reposons est plein d'eau... Les rafales de pluie cinglent de biais ; nous sommes transpercés. Ma capote, toute raide, est saturée d'eau ; la pluie me coule dans le cou, le long du dos ; mon pantalon trempé me colle aux cuisses ; mes godillots sont plein d'eau... Il pleut, il pleut toujours ; quelle misère ! ... C'est une douche froide. Je grelotte, mes dents claquent... "Tu parles d'un bain !" me souffle un homme... Il ajoute : "Qu'est-ce qu'ils prennent les boches!" plus

JEAN GALTIER-BOISSIÈREEn rase campagne, 1914
LOUIS BARTHAS

La pluie tombait toujours, elle tomba toute la nuit ; les parois de la tranchée s'éboulaient et, malgrè la pente très vive, en certains endroits l'eau s'accumulait, arrêtée par les éboulements. Au fond le ruisseau montait, les eaux s'étendaient, s'avançaient vers nous en un vaste étang, les sentinelles ne veillaient plus, fuyant cette inondation, cet enlisement. Les uns abandonnèrent la tranchée, d'autres s'acharnaient à creuser des trous individuels qui s'effondraient presque aussitôt. plus

L’Argonnaute

Une heure, deux heures, trois heures, le temps se traîne comme paralysé. Cette veille ne finira donc jamais. La fatigue devient de la stupeur. Celui qui ne voulait pas dormir sent qu'il va fermer les yeux, mais, il ne dormira pas. Il sentira le froid, la pluie, il sombrera parfois dans une inconscience rapide, mais il ne s'évadera pas complètement dans le bon sommeil de la brute, le sommeil sans rêves et sans lueurs. Toujours la pluie, toujours l'hiver, toujours l'ombre. plus