HENRY MALHERBE

Un esprit d'union affectueuse régnait entre tous ceux qui faisaient leur devoir en conscience... Sans souci des grades et des conditions sociales, nous nous étions attachés profondément les uns aux autres. Sous la rigueur imméritée de notre destin, nous éprouvions, pour nos camarades de combat, des sentiments fraternels, que la mort ne pouvait annuler.

HENRY MALHERBELa Flamme au Poing, 1917
ANDRÉ BRIDOUX

bridoux_bandeau_testim Aux moments tragiques, l’entraide s'élevait quelquefois très haut et jusqu'au sacrifice; j'ai vu des hommes risquer leur vie pour ramener des blessés et les porter au poste de secours, épuiser leurs forces pour délivrer des camarades ensevelis, et cela, sans aucune pression extérieure, mais spontanément, sous la seule impulsion du sentiment qui pousse à secourir l'homme en péril, quel qu'il soit.

JULES NINET

Enfin on se case. Ma section occupera le hangar. — Le hangar ! Voilà bien notre veine, c'est le plus mauvais coin de la ferme ! Il est ouvert sur deux côtés. Son toit disjoint laisse passer le vent et la neige. Quelques bottes de paille seulement à se partager entre tous...On se précipite. Chacun arrache une brassée et s'installe. Je me place comme toujours, à côté de Monsinjau qui est de mon escouade. Nous nous arrangeons comme deux frères. — Là ! Pousse-toi, vieux ; tire tes couvertures. On va les mettre les unes sur les autres, ça fera double épaisseur, on aura moins froid... — Comme ça, oui, ça colle. Enfonce-toi la premier Monsin. Fais attention de ne pas défaire le lit... Ça y est ? Bonsoir, Monsin... — Bonsoir, vieux ! La neige qui continue à tomber nous recouvre le ventre d'une dernière couverture blanche...

HENRI BARBUSSE

Et puis, ici, attachés ensemble par un destin irrémédiable, emportés malgré nous sur le même rang, par l'immense aventure, on est bien forcé, avec les semaines et les nuits, d'aller se ressemblant. L'étroitesse terrible de la vie commune nous serre, nous adapte, nous efface les uns dans les autres. C'est une espèce de contagion fatale. Si bien qu'un soldat apparaît pareil à un autre sans qu'il soit nécessaire, pour voir cette similitude, de les regarder de loin, aux distances où nous ne sommes que des grains de la poussière qui roule dans la plaine.

HENRI BARBUSSELe feu, 1916
ÉTIENNE LEMERCIER

Après cinq jours d'horreur qui nous ont coûté 1 200 victimes, nous avons été retirés de ce lieu d'abomination... Qui dira l'inouï de ce que j'ai pu voir ?... Mon intellect est fortement ébranlé... Je reste stagnant et courbaturé... Je suis un peu comme si je relevais de la fièvre typhoïde... Chère mère, je voudrais de nouveau me tendre vers tout ce qui est beau et noble. Je voudrais sentir toujours en moi l'inspiration qui m'élancerait vers les richesses de la vie. Hélas ! pour le moment, je suis d'une mentalité de plomb... Après une telle révolution, je ne puis que me laisser aller à la volupté de vivre encore un peu...

ÉTIENNE LEMERCIERLettres d'un soldat, 1924
GEORGES GAUDY

Ils étaient accroupis sur le sol et tenaient leurs gamelles sur leur genoux... Une gourde faisait le tour de la société et chacun buvait à la régalade longuement et goulûment, la tête renversée et les yeux levés... Un gros poilu, dont la bouche s'élargissait en un sourire sans expression, puisait des morceaux de viande dans le fond d'une marmite avec une louche faite d'une boîte de conserve fixée par un fil de fer au bout d'un bâton et criait : Qui veut du rabiot?... Encore du rabiot !... A qui la barbaque ?

CAPITAINE DELVERT

L'idée de Verdun et de la mort pèse, je le sens, sur toute la colonne et rend les hommes plus irritables... En venant, nous avons croisé deux batteries de 100 de marine. Pas un homme à pied. Tout le monde en auto. Les officiers ont une confortable voiturette à eux. Je demande à un sous-officier s'il y a eu beaucoup de pertes à la batterie. Non très peu. Et son air surpris me laisse entendre que c'est peut-être "pas du tout". Je regardais mes pauvres troupiers. Ils traînaient lamentablement sur la route, ployés en deux sous le poids du sac, ruisselants d'eau, et cela pour aller se faire écrabouiller dans des tranchées boueuses ! non décidément, il n'y aura pas eu de parité, dans cette guerre, entre les souffrances endurées par les différents combattants du front.

E.-M. HERSCHER

Dans ces visages ternes..., une seule chose frappe, l'éclat du regard. Il est fiévreux, indéfinissable en son rentrant, ne ressort que pour vous scruter au passage, se heurte avec un certain défi à la placidité du vôtre, qui ne connaît que par à-coups ce qui fait la hantise du leur. Il vous poursuit et vous gêne, ou bien vous abandonne avec un mépris un peu las. Qui n'a ressenti quelque chose d'approchant, lors d'une visite dans un hôpital, ou dans l'usine où brûlent et suent les travailleurs des métiers du feu ?

CHARLES DELVERT

Levêque, haletant, vient s'appuyer quelques instants au mur de mon P.C. (...) ."Mon Capitaine, je n'en puis plus. Nous ne restons plus que trois brancardiers; les autres sont tués ou blessés. Voilà trois jours que je n'ai pas mangé, que je n'ai pas bu une goutte d'eau, que je ne suis pas allé à la selle.". On sent que ce corps frêle ne tient que par un miracle d'énergie. Un héros, en voilà un authentique. Il n'a pas la croix de guerre. C'est un brave homme modeste qui fait son devoir sans se soucier des balles et des marmites, qui fait son devoir à en crever.

JEAN HUSTACH

Les tranchées sont nivelées. (Suis) allé au secours d'un blessé, dans un trou, il a râlé pendant deux heures, son camarade mort. C'est par miracle que je n'aie pas été enterré par une marmite au moment même où je creusais la fosse. Et pour les blessés, il nous faut traverser le Ravin de la mort. C'est une vie horrible. Ce qui me fait le plus souffrir, c'est la faiblesse qui me gagne . Et il faudrait être un hercule, ici, pour notre triste besogne (...) Cette nuit nous feront encore les fossoyeurs.

JEAN HUSTACHBrancardier à Verdun
JACQUES MEYER

Des blessés bientôt coururent vers le Poste de secours ; sur notre pont de branchages passèrent des brancardiers qui portaient un fardeau, plus lourd de tout le poids de l'agonie, et il s'en élevait un râle horrible, entrecoupé de gémissements tandis que le sang qui perçait la toile du brancard s'égouttait avec un bruit mat contre le fond de la tranchée.

JACQUES MEYERLa Biffe
JEAN GALTIER-BOISSIÈRE

Il pleut à verse. Le creux où nous reposons est plein d'eau... Les rafales de pluie cinglent de biais ; nous sommes transpercés. Ma capote, toute raide, est saturée d'eau ; la pluie me coule dans le cou, le long du dos ; mon pantalon trempé me colle aux cuisses ; mes godillots sont plein d'eau... Il pleut, il pleut toujours ; quelle misère ! ... C'est une douche froide. Je grelotte, mes dents claquent... "Tu parles d'un bain !" me souffle un homme... Il ajoute : "Qu'est-ce qu'ils prennent les boches!"

JEAN GALTIER-BOISSIÈREEn rase campagne, 1914
LOUIS BARTHAS

La pluie tombait toujours, elle tomba toute la nuit ; les parois de la tranchée s'éboulaient et, malgrè la pente très vive, en certains endroits l'eau s'accumulait, arrêtée par les éboulements. Au fond le ruisseau montait, les eaux s'étendaient, s'avançaient vers nous en un vaste étang, les sentinelles ne veillaient plus, fuyant cette inondation, cet enlisement. Les uns abandonnèrent la tranchée, d'autres s'acharnaient à creuser des trous individuels qui s'effondraient presque aussitôt.

L’Argonnaute

Une heure, deux heures, trois heures, le temps se traîne comme paralysé. Cette veille ne finira donc jamais. La fatigue devient de la stupeur. Celui qui ne voulait pas dormir sent qu'il va fermer les yeux, mais, il ne dormira pas. Il sentira le froid, la pluie, il sombrera parfois dans une inconscience rapide, mais il ne s'évadera pas complètement dans le bon sommeil de la brute, le sommeil sans rêves et sans lueurs. Toujours la pluie, toujours l'hiver, toujours l'ombre.

JACQUES MEYER

Mes oreilles se sont faites au bombardement, qui, par un hasard heureux, nous épargne presque toute la journée et ne s'exerce guère qu'en arrière de nous, ce dont je ne me soucie plus. De temps à autre, je glisse un coup d'oeil au dessus du parapet et ne vois toujours devant moi que la masse vert sombre des bois que tiennent les Boches, et la partie inclinée du terrain qui descend vers le ravin où se cache le village de Tahure. C'est bien ça la guerre : du silence, coupé de sonorités brutales; pas trace de vie; les seules formes visibles à l'horizon sont des formes inertes.

JACQUES MEYERLa Biffe, 1928
Soldat Jean PUTOT

Supporter un bombardement que l'on sait devoir être de courte durée est déjà pénible; mais comment est-il possible de tenir sous un bombardement sans fin ? Combien démoralisante aussi cette arrivée des obus de gros calibres. D'abord, une détonation paraissant lointaine, c'est le coup de départ; puis un ronronnement paresseux qui, progressivement, s'anime; l'esprit comme fasciné, vous sentez que cet engin est pour vous, vient sur vous. Le ronron se rapproche toujours; il devient très distinct et progressif; vous retenez votre respiration en vous posant la question : que va-t-il se passer ? le "ronron" se termine; c'est le point de chute, l'éclatement, vous sentez votre cœur qui se décroche...

Soldat Jean PUTOTVERDUN de Jacques PERICARD
HENRI DE MONTHERLANT

J'ai lavé ton front, tête vide, défait les cuirs sur tes reins étroits, défait le col sur ton sein aride. Pauvre corps, qu'a-t-on fait de toi! Tu priais que passât ce calice. Je tairai tes yeux tournoyants. Frère du choix plus fort que le sang, Qu'avais-tu fait pour qu'on te punisse ? (...)

HENRI DE MONTHERLANTA un aspirant tué
PAUL LINTIER

L'angoisse m'étrangle. Ce bouillonnement d'animalité et de pensée, qui est ma vie, tout à l'heure va cesser. Sur les perspectives de l'avenir qui toujours sont pleines de soleil, un grand rideau tombe. C'est fini! ... je n'ai que vingt et un ans. Ah! si j'échappe à l'hécatombe, comme je saurai vivre! Je ne pensais pas qu'il y eût une joie à respirer, à ouvrir les yeux sur la lumière, à se laisser pénétrer par elle, à avoir chaud, à avoir froid, à souffrir même. (...). Si je vois la fin de cette guerre, je saurai arrêter toutes les heures, sentir passer toutes les secondes de vie, comme une eau délicieuse et fraîche qu'on sent couler entre ses doigts.

PAUL LINTIERMa pièce