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Georges Hugo, Sur le front de Champagne

Georges Hugo est né en 1868 du second fils de Victor Hugo, Charles, qui décède dramatiquement à Bordeaux en 1871. Sa mère se remarie six ans plus tard et Victor Hugo obtient de s’occuper de Georges et de sa sœur Jeanne.

L’illustre auteur expérimente « l’art d’être grand-père » et s’en inspire pour un recueil de poèmes bien connu qui parait en 1877. Lors de ses études, Georges s’intéresse à la peinture. Il dessine également et trouve ainsi matière à des échanges artistiques avec son grand-père. Ses sujets lui sont inspirés par ses relations et son entourage, ses souvenirs de voyage (il est matelot pendant trois ans lors de son service militaire) et les lieux auxquels il est attaché comme la maison d’Hauteville à Guernesey. Sa pratique de la peinture va perdurer quelques années au cours desquelles il envoie fréquemment ses œuvres au Salon national des Beaux-Arts mais au tournant du siècle, en même temps qu’il prend des décisions importantes  pour sa vie personnelle, il renonce pour un temps à son activité artistique.

Victor Hugo et son petit-fils Georges Hugo © Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey / Paris Musées

De nature discrète et timide, il n’en est pas moins noceur et mondain. Son beau-père (le politicien Edouard Lockroy) aurait poussé la presse à dénoncer ses frasques alors qu’il était accusé de dilapider la fortune de son grand-père. Pourtant son ami intime, Léon Daudet, un temps son beau-frère, écrit : « Il était un artiste né. Fils d’un père et d’une mère dont le charme et la beauté furent célèbres, petit-fils d’un vieillard illustre comme Homère, il joignait, dès son adolescence, aux avantages physiques, les plus rares qualités du cœur et de l’esprit. Aucune morgue, chose extraordinaire chez un enfant qui vivait au milieu d’une cour et d’une adulation perpétuelles, qui avait vu tout Paris défiler sous les fenêtres de sa maison. Une droiture et une loyauté qui ne se sont pas démenties. Une grande pondération dans le jugement. Une bravoure tranquille et modeste ».

Il se maria deux fois et divorça deux fois. De ses premières noces naquit Jean Hugo, peintre et dessinateur comme son père, qui écrivit à son propos : « Mon père eut sa vie empoisonnée. Dès qu’il faisait quelque chose, peinture ou livre, on lui reprochait de ne pas être à la hauteur de Victor Hugo ». Georges Hugo eut toujours une grande admiration pour son illustre aïeul. Il écrivit un livre de souvenir en 1902 intitulé Mon grand-père et obtint la même année de pouvoir se faire appeler « Georges Victor-Hugo ».

Georges Victor-Hugo dans la tranchée © Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey / Paris Musées

Lorsque la guerre éclate, en 1914, il n’est plus mobilisable. Pourtant à quarante-six ans, il multiplie les démarches pour se faire incorporer. Il y réussit et, après un passage à la censure, c’est, finalement, en juin 1915 qu’il arrive au front en Lorraine comme sous-lieutenant : « Je suis sur le front, je vais aux tranchées, aux premières lignes. Je vis dans la pétarade du 75, dans le bruit de grosse caisse des éclatements. C’est terriblement émouvant et plus que sublime. Je ne savais pas si ma carcasse suivrait ma volonté, au premier moment ; tout s’est passé pour le mieux et le plus simplement du monde ». Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il vit alors, selon son fils également mobilisé, « peut-être les mois les plus heureux de sa vie » (Le regard de la mémoire, Jean Hugo). Hugo semble très admiratif des soldats qui l’accompagnent : « Eh bien ! mon petit, quand tu seras soucieux et en désarroi, pense à ces enfants-là. Ils se battent depuis un an. Les voilà couverts de poux. Ils dorment mal sur la terre humide ; ils mangent comme ils peuvent ; mais ils vont prier tranquillement à quelques pas de l’ennemi, jouent comme des gosses sous la mitraille, et chantent dans la nuit en allant au combat. » Suivent deux mois de repos puis il rejoint le 171e régiment d’infanterie comme agent de liaison au moment où le régiment est en position en Champagne pour la grande offensive de septembre.
Là, il participe aux combats autour de la ferme de Navarin : « Je sors indemne et par miracle de la Bataille de Navarin. Dix jours terrifiants et sublimes. Je crois avoir bien fait mon devoir. De mon régiment, il ne reste que 19 officiers sur 54. J’ai été cité à l’ordre du jour sur le champ de bataille, et je vais recevoir la croix de guerre. Voilà. »

Hugo n’est pas un peintre d’atelier. Ce qu’il vit intimement à la guerre renouvelle en lui son désir de peinture. Dessinateur depuis son jeune âge, il réalise au front, d’un trait vif et saccadé, souvent à la plume, de nombreux dessins presque monochromes ou légèrement mis en couleur de façon rudimentaire.

Nos tranchées au bord de la route de Souain, 1/4 d’heure avant notre deuxième attaque (8)

« Ces dessins-là, je les ai faits à l’attaque de la ferme de Navarin. Je suivais comme officier de liaison la dernière vague. J’avais un bout de papier dans le creux de la main et un bout de crayon. Je courais courbé en deux, ras de terre, et, après chaque bond en avant, je m’arrêtais un instant accroupi dans un trou d’obus et, de là, d’une main un peu tremblante, je l’avoue, et, en serrant les f…, je notais fébrilement, grosso modo, les mouvements de terrain, les tâches des hommes sur le sol blanc, les panaches de fumée des explosions. Après avoir accompli ma mission, ayant atteint ma cagna, sur ma table, l’imagination encore pleine de ces images terribles, je terminais mon croquis au stylo précisant les formes, les attitudes, les masses ; et puis je coloriais légèrement avec ce que j’avais sous la main. »

On ne peut illustrer mieux que par cette scène la pratique du dessin réalisé sur le vif… Ce témoignage est rapporté dans un long article publié par l’Illustration, en décembre 1916, à l’occasion duquel le dessinateur Sem fait part au public de sa découverte d’un « artiste inconnu » qu’il présente aussi comme son ami, ces deux là se connaissant au moins depuis quinze ans, époque à laquelle Sem croquait pour la presse Hugo le mondain. Quatorze dessins y sont reproduits. A l’époque de cette publication, Hugo est évacué du front depuis avril, pour raisons de santé, et n’y retournera plus comme soldat.

L’année suivante, en février, une exposition des dessins de guerre de Georges Victor-Hugo a lieu au Pavillon de Marsan  avec un succès certain. Les critiques sont sensibles à la vérité qu’ils perçoivent dans ces dessins : « Ces sont des petits tableaux, des quadri, grands comme la feuille d’un in-octavo ; crayonnés, gouachés au coin d’une caisse branlante, tracés sur les genoux à la lumière d’une pauvre chandelle. Ces minces feuillets évoquent, pourtant avec une largeur singulière, la guerre, toute la guerre, ses horreurs immobiles et glacées, la longueur de l’attente dans la tranchée, le mouvement instinctif des hommes qui rampent sous les shrapnells, la sortie lente des combattants après que le taube a disparu dans le ciel… Ailleurs, c’est une église en ruine, un coin de village, quelques instruments de travail ou de combat, un arbre dépouillé dont les bras se tordent sous le vent ; images dures et saisissantes, criantes de vérité, vues par un témoin qui a souffert et qui pourrait redire après Virgile sunt lacrymae rerum (Toutes les choses ont leurs larmes) » (L’Intransigeant, 3 février 1917).
Dans Le bonnet rouge (qui se définit républicain et anarchiste), on lit « M. Georges Victor-Hugo a exprimé plastiquement ce que M. Henri Barbusse a exprimé littérairement. L’auteur du « Feu » et l’auteur des cent dessins exposés au Pavillon de Marsan sont les deux seules révélations artistiques de la guerre. Tous deux, devant l’épouvantable catastrophe ont été sincères, absolument. Et tous deux possèdent une sensibilité très profonde, très délicate aussi. »
La même année parait Sur le front de Champagne, Ferme de Navarin 1915 – 1916 chez Devambez à Paris. Un imposant portfolio reproduisant soixante dessins de taille modeste présentés contrecollés sur des feuillets de grand format dont le tirage est justifié à 300 exemplaires.

Notre tranchée de première ligne à 30m des boches (41)

C’est l’intégralité de ce portfolio qui est proposé aujourd’hui dans le petit ouvrage oblong des éditions Paris Musées. Chaque dessin est reproduit en taille d’origine dans le même ordre qu’à l’époque suivant une progression chronologique. On peut voir ainsi dans la succession de ces petits dessins (10 x 17 ou 15 x 23 cm pour beaucoup d’entre eux) le récit d’un témoin qui date et commente parfois, à la façon d’un carnet de route, ses œuvres.

Le champ de bataille et la nature dévastée forment le décor principal de ces dessins : de nombreux cadres larges coupés par l’horizon présentent les soldats à l’attaque ou en position (dessins 3, « Nos tranchées au bord de la route de Souain » ; 4, « Pendant l’attaque du 27 septembre » ; 25, « Matinée calme sur le champ de bataille » ; 33, « Des renforts sortent de leur abri » etc.) ; l’espace est parfois représenté vide de présences humaines (dessins 15, « Défenses boches bouleversées par notre artillerie » ; 30, « Les bords de la Ain » ; 40, « Le champ de bataille de Navarin ») mais d’autres vues, nombreuses, nous plongent dans les tranchées parmi les soldats comme cette scène de travaux (« enlèvement de la boue dans les boyaux« , dessin 32) ou le dessin à l’encre rehaussé d’aquarelle intitulé « Notre tranchée de première ligne dans le bois P.15 » (dessin 41). De la tranchée, Hugo aime aussi nous faire lever la tête pour apercevoir « l’arrivée du pinard » (dessin 16) ou regarder « (On nous amène) un boche qui se cachait sous les branches de sapin » (dessin 10). L’ensemble forme une série concentrée sur l’expérience combattante : peu de portraits, des visages souvent à peine esquissés, aucun motif de vie quotidienne aussi fréquent chez les autres artistes combattant que le soldat au repos lisant, écrivant, s’épouillant ou jouant aux cartes. Au contraire, on trouve dans les dessins de guerre de Georges Hugo des motifs moins représentés ou jugés difficiles : des morts français (dessins 1, « 25 sept. 1915, le premier jour de l’attaque » ; 5, « Enlèvement de mon colonel blessé » où des morts apparaissent dans un énorme trou d’obus au premier plan ; 8, « Un mort dans un trou d’obus » et 9, le poignant « Devant le bois N. 14, le 29 septembre » et ses morts en ligne), des sépultures de soldats français (55, « Deux de nos tombes dans un parc à Suippes »), des explosions très nombreuses dont les représentations nous semblent aussi convaincantes que celles d’un Galtier-Boissière (48, « Préparation d’artillerie » ; 23, « Éclatement d’un obus » (et ses projections d’éclats) ; 19, « Bombardement de l’église de Souain » ou 2, « A l’aube du 26 septembre », par exemple) et les hommes au combat avançant sur le champ de bataille remué par l’artillerie (4 et 23, déjà cités et le 51 « Le départ de l’attaque allemande du 27 février 1916 » qui ressemble tant à ce que pourrait être une vision de l’enfer). On peut noter aussi la mise en scène répétée des corps transportés au milieu du danger (11, « Passage d’un brancard sur le champs de bataille » et 5, déjà cité). Hugo dessine pour lui, tout du moins, avant de montrer ses dessins à quelques amis peintres. Aussi, ne s’interdit-il pas de représenter ce qu’on ne voit pas ailleurs. Hugo a pratiqué aussi la photographie durant la guerre. Bien que formellement interdites, de nombreuses photographies ont été prises par des photographes amateurs. Celles d’Hugo peuvent être consultées sur les sites de La contemporaine (un exemple : « Entrée d’un boyau occupé par nos troupes ») et de Paris Musées.

Affiche de l’exposition Georges Hugo à la maison Victor Hugo à Paris

La parution de cet ouvrage, première édition de cet ensemble depuis 1917 accompagne l’exposition monographique consacrée à Georges Hugo qui se tient du 10 novembre 2023 au 10 mars 2024 à la maison Victor Hugo à Paris.

Nous vous proposons de visualiser ci-après une douzaine des soixante dessins de Sur le front de Champagne. Ces images sont issues de la numérisation de notre exemplaire du portfolio de 1917. Si vous voulez aller plus  loin, nous vous recommandons l’achat de la réédition (19 €) qui comprend par ailleurs la reprise intégrale de l’article de l’Illustration de 1916 signé Sem.

Après la guerre, Georges Victor-Hugo a continué à peindre et à dessiner mais ce fut aussi pour faire face à de graves difficultés financières. Il s’est éteint à cinquante sept ans à Paris en 1925.
Les institutions qui conservent aujourd’hui certains de ses dessins de guerre sont le musée de l’Armée (une vingtaine de dessins originaux), La contemporaine, le musée des Arts Décoratifs, la Bibliothèque nationale de France et le musée d’Orsay pour le département des Arts Graphiques du musée du Louvre (voir plus loin notre sitographie à propos des collections).

Bibliographie :

  • Vu du front, Représenter la guerre, catalogue de l’exposition du musée de l’Armée qui s’est tenue en 2014-2015, Collectif, Somogy éditions d’art, Paris, 2014
  • Les missions d’artistes aux armées en 1917, CERMA 1, Musée de l’Armée, 2000
  • Extraits de la correspondance adressée par Georges Victor-Hugo à son ami le peintre Paul Robert et présentée par la maison Oger-Blanchet. Lot de vente aux enchères du 26 octobre 2022.
  • « Un artiste inconnu », Sem, l’Illustration, décembre 1916 (numéro de noël)
  • Georges Hugo, L’art d’être petit-fils, catalogue de l’exposition, Maison Victor Hugo, Paris Musées, 2023

Sitographie :

 

Georges Victor-Hugo - Enlèvement de la boue dans les boyaux (32)
Georges Victor-Hugo - Agents de liaison rentrant de mission (26)
Georges Victor-Hugo - Le départ de l’attaque allemande le 27 février 1916 (51)
Georges Victor-Hugo - En première ligne, lendemain d’attaque à vingt mètres des boches (59)
Georges Victor-Hugo - Descente dans un boyau (Navarin) (12)
Georges Victor-Hugo - La neige, 5 mars 1916 (Navarin) (53)
Georges Victor-Hugo - Passage de prisonniers dans la grande rue de Suippes, 15 mars 1916 (54)
Georges Victor-Hugo - Deux de nos tombes dans un parc à Suippes (55)
Georges Victor-Hugo - Un petit chasseur du 19e explique au Colonel, en cassant la croute, comment il a réchappé à l’explosion du dépôt de munition du bois P.15 (50)
Georges Victor-Hugo - Eclatement d’un obus de 150 (23)
Georges Victor-Hugo - Un blessé à l’hôpital de Châlons (60)
Georges Victor-Hugo - 25 septembre 1915, le premier jour de l’attaque (1)

  • Les dessins de Georges Victor-Hugo sont dans le domaine public.

Crédits photos, numérisations & éditions : © dessins1418.fr à partir du portfolio Sur le front de Champagne, Ferme de Navarin 1915-1916, Paris, Devambez éditeur, 1917.
Merci, en cas de copie et de publication, de reprendre les descriptions exactes et d’indiquer la source : dessins1418.fr

Nous ne saurions trop vous inviter à découvrir l’intégralité des dessins de cet album dans le petit ouvrage oblong de 72 pages publié par les éditions Paris Musées Maison Victor Hugo, 2023 au prix de 19 €. (voir sur le site dessinoriginal.com).

 

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