LE THÈME DU MOMENT

L’ARMÉE D’ORIENT

 

« Mise en batterie de l'artillerie lourde, Monastir », 1916
Paul Jouve
Source RMN / musée de l'Armée © ADAGP, 2021

 

Salonique, l’Orient, c’était des mirages de mers immenses avec des bleus violents, des visions de bled, de soleil au milieu du grand inconnu de demain. […]

Adieu la pluie, les horizons gris et tristes de Lorraine que je me croyais si près de revoir. Pendant que tant d’autres vont rester immobilisés pendant des mois d’hiver dans des tranchées boueuses et sous un ciel triste, nous nous voyons débarquer déjà, au‑delà de la Méditerranée bleue, sur des rivages dont les noms ont bercé notre enfance.

HENRI SEMNOS, Armée d’Orient, 1919, cité par Francine Saint-Ramond in Les désorientés

Les opérations en Orient engageant des soldats français se déroulent, à compter de 1915, aux Dardanelles puis en Macédoine. Les forces alliées s’installent, fin 1915, à Salonique dont ils organisent la défense. L’Entente cherche à ouvrir un nouveau front loin des lignes occidentales immobilisées.
Les objectifs sont multiples : aux Dardanelles, gagner une liaison directe avec la Russie via les détroits afin d’instaurer un couloir où pourraient circuler hommes et munitions ; en Macédoine et en Serbie, démontrer sa force dans une région balkanique encore indécise et secourir les Serbes attaqués par les Austro-hongrois et les Bulgares fin 1915. Les corps expéditionnaires engagés comprennent, aux Dardanelles, des soldats britanniques et français mais aussi australiens et néo-zélandais. A Salonique les Franco-britanniques seront rejoints par des troupes italiennes, serbes et quelques contingents russes.
Artiste précoce à la notoriété déjà installée, Jouve est mobilisé en 1914 à 34 ans. Il combat sur le front nord et connaît les gaz. Sa réputation lui permet de rejoindre l’état-major de son régiment, le 2ème régiment bis de zouaves, avant d’être embarqué au sein du corps expéditionnaire d’Orient vers Salonique en octobre 1915. En 1916, il est affecté au Service photographique de l’armée dépendant directement du général Sarrail et nommé peintre du musée de l’Armée et responsable des artistes d’Orient.
Ses compositions ont la particularité de s’éloigner d’un orientalisme facile et comporte des scènes évoquant la mort et la violence. Jouve, grand artiste animalier, toujours apprécié aujourd’hui, sera, par ailleurs, fasciné par les grands buffles macédoniens.

« Débarquement aux Dardanelles »
Leven & Lemonier
pour la revue Le Pays de France en juillet 1915

En mars 1915, l’opération navale visant le franchissement du détroit des Dardanelles et à sa suite celui du Bosphore tourne au désastre : défendu par des forts armés et de nombreuses mines, le détroit est infranchissable. Le 25 avril, les alliés tentent plusieurs débarquements mais la défense des Turcs empêche les troupes d’avancer significativement. Les pertes sont élevées. Le front s’immobilise très vite. C’est l’enlisement et avec l’été les conditions déjà difficiles deviennent terribles pour les soldats : chaleur suffocante, manque d’eau, maladies, absence d’ombre, proximité des cadavres. Par ailleurs, la logistique nécessaire au ravitaillement se met en place avec difficulté. Puis c’est l’hiver et ses pluies diluviennes, le moral de la troupe est bas et l’instabilité du commandement n’arrange rien. En décembre 1915, l’évacuation est décidée. Les mouvements interviennent de nuit sans que les Turcs soient alertés. Ce sera l’opération la plus réussie des Dardanelles.
Source : Les Dardanelles, par Philippe Masson in 14-18, La Grande Guerre no 1 & 2 ; Le Front d’orient, Serge Truphémus & Jean-Yves Le Naour, Canopé éd., 2014 ; 1914-1918 La Grande Guerre no 4 “Les fronts d’Orient”, éd. Cavendish

« Débarquement à Gallipoli »
Raymond Desvarreux
Source RMN / musée de l'Armée © ADAGP, 2021

On compte 250 000 tués, blessés ou prisonniers parmi les troupes alliées aux Dardanelles.
Lors de l’opération navale, six cuirassés anglais et français sont mis hors d’état dont le Bouvet qui, percutant une mine, coule en quelques minutes entraînant 640 hommes par le fond.
En avril 1915, ce sont 7 000 Anglais de l’armée des Indes, 30 000 Anzacs, 10 000 fusiliers marins britanniques et 20 000 Français (2/3 de soldats coloniaux) qui participent aux débarquements depuis 200 navires et, en août, 25 000 soldats anglais en renfort les rejoignent.

La nuit du 25 avril 1915, le corps d’armée formé par les hommes des dominions britanniques d’Australie et de Nouvelle-Zélande débarquent de nuit sur une plage étroite dominée par des falaises truffées de crêtes et de ravins encaissés. Très vite, c’est la confusion car les canots et chaloupes se sont trompés de direction dans l’obscurité : l’attaque devait avoir lieu à 1500 mètres plus au sud. Le site présente un relief défavorable et de nombreux soldats sont tués par les Turcs postés sur les hauteurs. Le débarquement s’effectue malgré les difficultés et le danger et les soldats s’organisent et progressent. Mais ils vont échouer à isoler les troupes turques car face à eux se trouvent des unités bien organisées commandées par le jeune général Mustapha Kemal qui contre-attaque.

« Soldat portant un camarade mort »
Franck Crozier
Source Australian War Memorial

« Vue de la plage d'Anzac Cove »
Franck Crozier
Source Australian War Memorial

La situation est critique, les combats confus et les deux camps épuisés s’immobilisent. Dans la baie où les Anzacs ont débarqué, rebaptisée Anzac Cove, les troupes australiennes et néo-zélandaises s’entassent avec bêtes, approvisionnements, équipements et munitions. Il y aura d’autres combats à Gallipoli pour les Anzacs et plus tard, en France, dans la Somme mais le 25 avril reste une date fondatrice pour l’unité de ces deux nations, commémorée tous les ans  depuis.
Source : Les australiens aux Dardanelles, par Laurent Quisefit in 14-18, Le magazine de la Grande Guerre no 22

En 1928, Charles Fouqueray, peintre officiel du ministère de la Marine et ancien peintre missionné aux armées durant la guerre, réalise les illustrations des cinq volumes composant La Guerre navale racontée par nos amiraux publiés à la Librairie Schwarz. Grand amateur de voyages, Fouqueray est un des peintres officiels les plus marquants de la Grande Guerre. Il fût le témoin direct de nombreuses opérations navales. Il était présent aux Dardanelles et en a tiré ces dessins représentant l’embarquement et le débarquement des troupes, les combats navals et parfois certains naufrages.
© ADAGP, 2021
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Tirés à vue par les batteries innombrables de la côte d'Asie, exposés en outre au tir plongeant d'Achi-Baba, citadelle d'arrêt, munie de tous les perfectionnements modernes, dont la masse puissante fermait devant nous la presqu'île de Gallipoli, quel cauchemar nous avons vécu, pendant six mois, sur les rochers du cap Hellès.
Ce qui donne à ce front la plénitude de son horreur, c'est qu'il n'eut jamais d'arrière. Ailleurs, quand on montait en ligne, on avait du moins l'espoir d'en descendre.

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Si précaires qu'aient été, en maints secteurs, les cantonnements de repos, ils existaient pourtant : ce qui suffisait à tromper toutes les impatiences. Ici, la mer nous enfermait étroitement ; nous n'avions même pas ce mince réconfort de pouvoir dormir de temps en temps, loin de la tuerie, d’un sommeil tranquille et sans danger.
Des plages de Sedd-ul-Bahr aux ravins du Kérévé Déré, tout l'espace occupé par le Corps expéditionnaire était labouré par les obus ; espace d’ailleurs si exigu, donc si encombré, que chaque projectile y devait fatalement détruire quelque chose ou tuer quelqu'un.

PAUL BRUZON
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La Grande Guerre par les combattants, 1922

En septembre 1915, 35 000 soldats français et anglais débarquent à Salonique en Macédoine grecque. La ville, reprise aux Turcs en 1912, compte alors 150 000 habitants : Grecs, Turcs et Juifs composent une population multi-ethnique. Une partie du corps expéditionnaire des Dardanelles fait partie du voyage.
La situation politique est difficile : la Grèce est neutre et, comme d’autres nations des Balkans, semble hésiter dans ses alliances. La Bulgarie, elle, a choisi de s’allier aux empires centraux et participe rapidement à une nouvelle invasion de la Serbie que l’armée de Salonique va essayer de secourir. Un nouveau front est ouvert mais l’avancée de troupes, en effectif insuffisant, mal équipées, ne permet pas d’établir une jonction avec les Serbes pris en tenailles. Les alliés battent en retraite vers Salonique où s’organise bientôt un camp retranché.
En 1916, les effectifs de l’armée d’Orient se renforcent considérablement. L’armée serbe reconstituée les rejoint. A l’été les Bulgares progressant sur tout le front sont repoussés fin août et les alliés vont jusqu’à reprendre Monastir en Macédoine serbe (Bitola aujourd’hui). Aucune action décisive ne se produit en 1917 et il faut attendre septembre 1918 pour que soit mis en œuvre avec succès un plan visant à provoquer plusieurs ruptures sur le front qui amènent l’armée d’Orient à progresser rapidement en Serbie reconquise et faire plier la Bulgarie et l’Autriche-Hongrie.
Illustration Louis Goyet
Source : L’armée d’Orient en Grèce, Elli Lemonidou, in Front d’Orient 1914-1919 Les soldats oubliés sous la direction de Jean-Yves Le Naour, Ed. Gaussen, Marseille, 2016
« SALONIQUE, Tekké des Derviches tourneurs »
Pierre Douillard
Le jeune lieutenant de vaisseau Pierre Douillard capture dans ses aquarelles la lumière de l’Orient qui fascine tous les artistes. Salonique, comme hors de la guerre, se dessine dans ses bâtisses traditionnelles et ses monuments anciens. Les personnages, souvent de dos, comme indolents, semblent déambuler ou se figer dans leurs échanges. Acteurs effacés d’un Orient dont la chaleur et la douceur ont captivé le peintre amateur.
« SALONIQUE, la Tour blanche »
Pierre Douillard

Pour de nombreux soldats débarquant à Salonique, la rencontre avec l’Orient se fait avec mille images en tête. Celles des peintres et des écrivains pour les plus lettrés, celles véhiculées par des récits populaires ou des représentations souvent imaginaires emplis d’épices, de couleurs, de lumières, de personnages, de lieux exotiques et surtout d’une multitude de femmes souvent lascives.
Embarquer en bateau depuis une grande cité comme Marseille ou Toulon, prendre la mer, débarquer en Orient dans une ville où tout est source d’étonnement, est pour de nombreux soldats issus des campagnes une nouvelle expérience exaltante ou effrayante.
Une fois à terre puis en route vers le camp de Zeitenlik, certains déchanteront vite : derrière les beaux bâtiments à l’européenne du front de mer avec ses cafés et ses avenues, les quartiers de la vieille ville vont révéler un tout autre visage où règnent souvent la misère et l’insalubrité.
« SALONIQUE, Arc de triomphe de Galère »
Pierre Douillard

« Camp retranché à Salonique », 1916
René Prejelan
Source RMN / musée de l'Armée © D.R

Un contexte complexe où interviennent mésentente des alliés, difficultés sanitaires, impréparation, relations difficiles avec Paris, rejet de la population locale favorise une forme d’immobilisme des troupes. Les soldats d’Orient sont, alors, utilisés dans des travaux importants d’amélioration des infrastructures et des conditions de vie et, mènent, parfois aussi, des actions pacifiques et culturelles. Cet éloignement des opérations de guerre favorise, en France, l’image de combattants ayant une vie facile loin du feu et des sacrifices (le mot de Clemenceau évoquant “les jardiniers de Salonique” est resté).
Pourtant les conditions de vie sont difficiles pour ces soldats : le froid et la chaleur extrêmes, l’éloignement de la terre natale, l’absence jusqu’en 1917 de toute permission et, surtout, les maladies telles le scorbut ou le paludisme qui font de véritables ravages.

« Des moustiques te garderas afin de vivre longuement »

« Le moindre accroc éviteras ou répareras promptement »

Ces dessins édités en cartes postales font partie d’une campagne des services de santé de l’armée d’Orient ayant pour but de sensibiliser les soldats aux bons comportements à adopter pour éviter les moustiques et ne pas oublier sa quinine.
Cartes issues de la série des 10 commandements de l’Institut Pasteur pour le soldat de l’armée d’Orient

« Au toubib, tu démontreras que tu l'as prise sagement »

ILLUSTRATIONS DE JOURNAUX DE TRANCHEES D’ORIENT

 

En 1917, le journal des tranchées La Bourguignotte, organe du 227è de ligne affiche en pleine page pour son premier numéro en Orient ce dessin évocateur inspiré par les nombreux phantasmes des soldats à propos des contrées orientales. Le texte qui l’accompagne, dû à Albert Muhlemann fondateur du canard, sergent, artiste, peintre et par ailleurs professeur de dessin, est à la hauteur de la déception ressentie et se déploie sur deux pages illustrées par ses propres dessins (lire l’article sur le site de La contemporaine).

Extraits d’autres journaux : de gauche à droite, illustrations de D’un piton à l’autre (dessinateur anonyme) et Bavons dans l’ paprika (Cel le gaucher)

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Le coup d’œil sur Salonique est tout simplement merveilleux.
Sous la lumière dorée de l'Orient, la ville s'étage toute blanche, sur des collines arides, s'allonge en un long ruban immaculé que viennent baigner les flots éternellement azurés de la rade.
Des bouquets de pins très verts mettent une note violente dans cette nappe d'un blanc cru, que dominent d'innombrables minarets, et que couronne la vieille forteresse de l'époque vénitienne.

(...) Quelle stupéfaction en arrivant à terre ! Les quais grouillent de gens de toutes les races, toutes les langues se croisent. L'opulence cotoie la sordidité, et partout c'est un encombrement de matériel et de vivres qu'une armée d'ouvriers est occupée à décharger et à transporter.

OMAR POTARD,  Carnets

Source des témoignages : Dardanelles Orient Levant 1915 1921, Ce que les combattants ont écrit, Association Nationale pour le Souvenir des Dardanelles et Fronts d'Orient 1914-1919, L'Harmattan, Paris, 2005
& Entre découverte de l'altérité et définition de soi, Frédéric Rousseau, in Cahiers de la Méditerranée no 81 (La Grande Guerre en Méditerranée), déc. 2010
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25 mai 1916 La température est très chaude. Il y a une avalanche de mouches et de moustiques ; ces derniers semblent avoir une préférence marquée pour les hommes de garde. Cette nuit, étant de faction, j'ai été littéralement dévoré (...)

18 juin 1916 Les environs de Salonique sont très animés. Il y a de très grands camps, et des lignes de chemin de fer qui les traversent. J'espère que l'on va nous laisser tranquilles cette nuit car nous commençons à être éreintés. De notre cantonnement, nous apercevons la rade garnie de cuirassés.

24 juin 1916 J'ai fait hier soir dans la soirée une promenade dans le camp. Que d'installations ! Que de maisons ! Que de jardins ! (...) J'estime que dans le seul camp de Zeitenlick, il y a au moins 25 000 hommes. Les anglais de leur côté, en ont bien le double dans leur camp.

25 juin 1916 Je suis allé me promener à Salonique (...) Une promenade sur les quais conduit à la Tour Blanche qui est le rendez-vous chic de tous les Saloniciens et Saloniciennes, des Grecs, des Turcs et des israélites. Tous y rivalisent d'élégance. Dans cette ville, on peut se procurer tout les plaisirs, tout le luxe de l'Orient, alors qu'à 20 kilomètres plus loin, on se trouve en pleine brousse et réduit à l'état sauvage.

Gaston-Louis GIGUEL,
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Journal
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Fernand Courby - Incendie de Salonique

18 août 1917 A 2 heures de l'après-midi, une épaisse fumée s'élève à l'horizon vers Salonique ; elle augmente rapidement en volume et, pendant la nuit, une lueur rouge embrase tout le ciel. Salonique brûle. Tout le quartier commerçant, industriel, les quais avec leurs hôtels, leurs cafés, toute la ville comprise entre le Q.G., la Tour Blanche, les quais, la rue Egnatia, la rue Venizelos, jusqu'au pied de la colline turque, flambe.
Le feu se répand pendant toute la nuit, activé par un vent violent.

19 août 1917 (...) Tout le Salonique commerçant n'est plus qu'un tas de ruines ; des soldats alliés patrouillent en ville pour empêcher les vols et les pillages ; de 60 000 à 80 000 personnes, sans abris, sont campées dans les cimetières turcs qui entourent la cité ; des familles entières sont réunies autour de quelques objets, sauvés à la hâte : literie, ameublement, coffres, tapis.

René MINGOT,
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Carnets

Alméry Lobel-Riche est présent sur le front d’Orient en 1915 et 1916 où il réalise des peintures, aquarelles et dessins prenant pour motif les environs de Salonique, le front tenu contre les bulgares et les soldats serbes. Formé à Montpellier et à Paris, le peintre et graveur, âgé de trente-quatre ans au début de la guerre, est un artiste prolifique qui a illustré avant le conflit de nombreuses œuvres littéraires. Malade vers la fin du conflit, il se soignera au Maroc où il restera jusqu’en 1919. Il publie en 1917 En Macédoine, une série de douze lithographies qui prend pour sujet la population locale en s’éloignant de toute représentation de la guerre.

« Patrouille française en position d'observation sur le Vardar, Serbie, 1916 »
Alméry Lobel-Riche
Source RMN / musée de l'Armée © ADAGP, 2021

 
Notre bataillon était échelonné sur une ligne de plaine et de mamelons, entre le Vardar et Bogdanci. L’assaut que nous avions livré contre ce village, appuyés par la dernière batterie de 65 de montagne qui restait avec nous, avait réussi à nous assurer une position qui ne devait pas nous servir, mais qui dérouta des forces considérables acharnées à couper la retraite. Nous enlevâmes même des prisonniers (…).
Nous demeurâmes là, en attente, tandis que nos unités se repliaient, chacune se frayant un passage. Nous étions blottis dans la plaine marécageuse dont les milliers de flaques brillaient comme des flaques de sang, ainsi que tout le Vardar, du nord au sud (…).
L’ennemi s’était arrêté dans sa poursuite, mais il prolongeait sa force dans l’ombre envahissante, nous cherchant avec sa haine et ses balles. Les prisonniers nous avaient bien dit que trois régiments bulgares étaient placés sur le chemin que nous devions parcourir jusqu’à la frontière, tendant sur nos flancs les filets d’une suprême embuscade.

RICCIOTTO CANUDO, Combats d’Orient, 1917 (épisode de la retraite de Serbie)

LE POÈME DU MOMENT

SUR LES DEFENSES DU VARDAR

 

 

Un point. Un point obscur entre deux univers.
Suis-je autre chose ici ? Sommes-nous autre chose ?
Deux univers. L’ancien, là-bas, vers la mer.
L’autre, ici. Devant nous, la montagne qu’arrose
Avec ses sifflements de haute raillerie
Sur tous, l’Artillerie.

La montagne. Laquelle ? A qui est-elle ? Seuls,
Nous sommes là. Les Turcs, les Serbes, les Bulgares,
Qu’est-ce ? Et puis, que sont les tristes filleuls
Des Phéniciens : les Grecs ? Nous allumons les phares

Majeurs de notre espoir véhément. Mais pour qui,
Pour quoi, l’on meurt ici ?

 

 

 

 

Derrière nous, la mer. Notre mer. Souvenir.
La lumière liquide et lointaine du monde.
L’immuable passé, l’immuable avenir
Que l’immuable échange humain parcourt et sonde.
La mer : vision de myriades de mains
Fauchant les lendemains.

L’Olympe ! Qu’est-ce ? Et ces Églises, leurs enclos,
Où fermentent des morts inconnus ! Et ces crêtes
Nerveuses du Vardar ! Mais de quel fatal flot
Sommes-nous ici les grandes lames secrètes ?
Lames de sang, où bout neuve, fière, sereine,
Quelle parole humaine ?

RICCIOTTO CANUDO (1877-1923)
Sur les défenses du Vardar, extrait du recueil Le poème du Vardar suivi de La sonate à Salonique, éd. La renaissance du livre, 1923

Ricciotto Canudo, italien, poète, homme d’action s’installe à Paris dans sa jeunesse. Défenseur de l’esthétisme dans l’Art, il se passionne pour la musique, écrit poèmes et romans et dès 1911 écrit sur le cinématographe en tant qu’art nouveau. A la déclaration de guerre, ce francophile ardent appelle les étrangers vivants en France à s’engager. Comme son ami Blaise Cendrars, il rejoint la Légion étrangère et devient rapidement capitaine. Combattant en 1914 en Argonne, il participe en 1915 au débarquement des Dardanelles et encadre des troupes coloniales lors des opérations engagées depuis Salonique. Blessé à plusieurs reprises, il obtient trois citations, la médaille d’argent de la valeur d’Italie et la Légion d’honneur. Il meurt de la suite de ses blessures en 1923.

PORTFOLIO

TOUS LES DESSINS

LA COLLECTION —

 

Les œuvres rassemblées sur ce site sont des dessins réalisés par des artistes contemporains de la Grande Guerre qui furent pour certains également combattants.
Ces dessins sont accompagnés de textes de journaux de tranchées, de témoignages écrits d’anciens soldats ou d’extraits d’oeuvres littéraires traitant du conflit.

Le site présente environ 80 dessins.

Ils ont été regroupés en galeries thématiques illustrant la vie des soldats durant la guerre : la tranchée, le répit, le feu, la route, la mort … continuer à lire l’intro

« Nid de blessés », 1917
Source gallica.bnf.fr / BnF

L’AUTRE GUERRE DE STENLEIN

EAUX-FORTES DE 1917

ARTICLE DU BLOG —
 

En 1917, Steinlen qui produit depuis le début du conflit de nombreux dessins, diffusés notamment en lithographies à grand tirage, prépare une exposition consacrée à ses dessins de guerre à la galerie La Boëtie à Paris. A côté d’une production d’affiches, de peintures et de dessins mettant souvent en scène des personnages démunis, militaires ou civils, Steinlen présente un ensemble d’eaux-fortes représentant des soldats sur le champ de bataille. Dans ces scènes souvent poignantes, les combattants semblent effarés, exténués, abasourdis par la brutalité de la guerre. La multitude de personnages blessés et souffrants crée un profond malaise. Les soldats ne sont pas représentés dans l’action de la guerre, les armes à la main, mais après la violence ; lorsque le secours est attendu et que la détresse et la souffrance s’imposent.

L’utilisation de la gravure à l’eau-forte et de l’aquatinte permet un rendu crépusculaire où un réseau abrupt de lignes dessinent les différents degrés de l’horreur. A l’époque de la genèse de ces dessins, Steinlen n’est pas encore parti en mission aux armées. Il est peu probable que l’artiste compose là des scènes observées. L’époque est à une description plus réaliste de la guerre comme celle présentée dans le roman Le feu de Barbusse exactement contemporain…

DES RESSOURCES

INVENTAIRE, mise à jour

LE MEILLEUR DU NET —

En 2017, la Grande Guerre en dessins a proposé sur une page dédiée un inventaire des ressources en ligne permettant d’identifier et de visualiser sur internet un grand nombre d’œuvres graphiques de la période 1914-1918. Cet inventaire vient d’être corrigé de ses liens cassés résultant de changements d’adresse web de certains moteurs ou sites référencés.

A titre d’exemples, depuis 2017, La BDIC est devenue La contemporaine et a révisé ses adresses web, Europeana a revu l’organisation de ses collections et propose un nouveau site, les résultats de recherches sur les bases “Joconde” et “Mémoire” sont présentés dans un nouveau portail intitulé PoP pour Plateforme ouverte du Patrimoine etc.

On compte hélas aussi quelques sites intéressants qui ont totalement disparu comme le site dédié à la collection Diors du conseil départemental de la Meuse ou le site personnel qui présentait de nombreux dessins d’André Romand. La liste de ces sites est rappelée à la fin de l’inventaire.

Une version enrichie de nouveaux éléments est en préparation et sera en ligne prochainement.

 

 

L’exposition est prolongée jusqu’au 3 janvier 2022

Poser son regard sur les œuvres d’un artiste rare, découvrir et comprendre une expression artistique reposant sur des choix de sujets, de couleurs, de styles, de supports, de techniques c’est à ces plaisirs retrouvés que nous convie le musée de la Grande Guerre de Meaux…
Bien rares sont les expositions d’œuvres de guerre, aussi il faut aller voir cette présentation de plus de cent œuvres de Georges Bruyer réalisée à l’occasion d’un don récent de la famille de l’artiste.
Georges Bruyer, dont quelques dessins sont présents sur ce site depuis l’origine, a, parmi sa production, des gravures dont le style accessible peut évoquer l’illustration et la BD moderne. Il s’agit notamment de la série des 24 estampes présentées dès la première salle de l’exposition et qui forment un ensemble exceptionnel sur la vie du poilu traitant, à la fois de la vie quotidienne en retrait de la guerre mais aussi des épreuves liées au feu, au gaz, aux blessures etc.
On découvrira aussi ces motifs de corps morts, raidis à terre ou, parfois, soulevés et transportés, dans les eaux-fortes réalisées vers 1915 qui coïncide avec une période de blessure grave pour Bruyer lui-même. Les soldats morts français et les actions au combat ont été longtemps soulignés comme étant des motifs impossibles pour les artistes souhaitant représenter la Grande Guerre, ce n’est pas le cas ici.
Par ailleurs, il faut noter une série de sujets nocturnes dessinés à l’aquarelle qui révèle l’importance du thème de la nuit, témoin de la permanence de la guerre déclinée en scènes de travaux, de veilles ou d’explosions.
Une visite virtuelle est disponible pour cette exposition