LE THÈME DU MOMENT

FRÈRES D'ARMES

 


 

bridoux_bandeau_testim Aux moments tragiques, l’entraide s'élevait quelquefois très haut et jusqu'au sacrifice; j'ai vu des hommes risquer leur vie pour ramener des blessés et les porter au poste de secours, épuiser leurs forces pour délivrer des camarades ensevelis, et cela, sans aucune pression extérieure, mais spontanément, sous la seule impulsion du sentiment qui pousse à secourir l'homme en péril, quel qu'il soit.

HENRY MALHERBE

Un esprit d'union affectueuse régnait entre tous ceux qui faisaient leur devoir en conscience... Sans souci des grades et des conditions sociales, nous nous étions attachés profondément les uns aux autres. Sous la rigueur imméritée de notre destin, nous éprouvions, pour nos camarades de combat, des sentiments fraternels, que la mort ne pouvait annuler.

HENRY MALHERBELa Flamme au Poing, 1917
HENRI BARBUSSE

Et puis, ici, attachés ensemble par un destin irrémédiable, emportés malgré nous sur le même rang, par l'immense aventure, on est bien forcé, avec les semaines et les nuits, d'aller se ressemblant. L'étroitesse terrible de la vie commune nous serre, nous adapte, nous efface les uns dans les autres. C'est une espèce de contagion fatale. Si bien qu'un soldat apparaît pareil à un autre sans qu'il soit nécessaire, pour voir cette similitude, de les regarder de loin, aux distances où nous ne sommes que des grains de la poussière qui roule dans la plaine.

HENRI BARBUSSELe feu, 1916

Commémoration d'un mort de printemps (extrait)
—LOUIS CHADOURNE, Accords, 1929

Ils dorment,
au creux des bois, au flanc des collines,
sous les vagues épaisses de la nuit.

Ils dorment,
repus de fatigue et saouls de la même fumée,
et la mer profonde des souvenirs les roule dans les mêmes plis.

Ils dorment,
leurs corps, pesants de ténèbre et de peine, ont épousé la terre,
hantés des mêmes songes.

 

Toute la nuit,
au cœur profond, au coeur glacé de l’Étendue,
des étoiles se consumèrent,
des étoiles pour nous —pour les autres.

Des étoiles,
sur toi, ô mon ami, mon frère.

et sur mille et mille visages vidés de fureur,
sur mille et mille corps qui se défont
dans la terre bondée de silence gris ;

Sur les lisières hâves des bois, et sur les forêts de cadavres,
Sur les ossuaires craquelés des plaines, vers la mer.

 

JULES NINET

Enfin on se case. Ma section occupera le hangar. — Le hangar ! Voilà bien notre veine, c'est le plus mauvais coin de la ferme ! Il est ouvert sur deux côtés. Son toit disjoint laisse passer le vent et la neige. Quelques bottes de paille seulement à se partager entre tous...On se précipite. Chacun arrache une brassée et s'installe. Je me place comme toujours, à côté de Monsinjau qui est de mon escouade. Nous nous arrangeons comme deux frères. — Là ! Pousse-toi, vieux ; tire tes couvertures. On va les mettre les unes sur les autres, ça fera double épaisseur, on aura moins froid... — Comme ça, oui, ça colle. Enfonce-toi la premier Monsin. Fais attention de ne pas défaire le lit... Ça y est ? Bonsoir, Monsin... — Bonsoir, vieux ! La neige qui continue à tomber nous recouvre le ventre d'une dernière couverture blanche...

LE DESSIN DU MOMENT

FRATERNITÉ

JEAN DROIT, vers 1916


En 1914, Jean Droit est déjà un illustrateur apprécié pour ses dessins aux lignes pures et aux coloris soignés. Fils d'un industriel français établi en Belgique, il y passe sa jeunesse et s'investit dans les premiers mouvements scouts du pays auxquels il reste attaché toute sa vie. A la déclaration de guerre, il a 30 ans et est mobilisé au 226è régiment d'infanterie comme caporal puis devient rapidement sergent. Durant le conflit, en plus de son devoir de sous-officier, il sert son pays par son talent de dessinateur. Il réalise ainsi des affiches appelant à souscrire aux emprunts nationaux, fait paraitre des dessins de guerre dans l'Illustration et aide à des travaux de relevés topographiques.
De nombreux dessins de guerre de Jean Droit sont conservés à l'Historial de Peronne.
Le très évocateur "Fraternité" est paru en janvier 1917 dans l'Illustration auquel l'artiste collabore par intermittence. Il s'agit d'un de ses dessins les plus marquants pour cette revue.
On peut se demander si cette œuvre est seulement une belle illustration héroïque, un fait d'arme admirable sur lequel des masses de lecteurs se sont émus retrouvant là une des valeurs françaises portée par la devise nationale ? Sans doute. On peut aussi penser, de la part de Jean Droit, à une forme de résistance : voilà la guerre telle que je souhaiterais la voir.
L'auteur du dessin est un combattant de première ligne, qui commande aux hommes sur le terrain, qui a été blessé et confronté aux pires horreurs notamment à Verdun. Mais c'est aussi un homme attaché à des valeurs d'entraide, de civisme, de hauteur d'âme et de solidarité (son lien indéfectible au scoutisme). La fraternité d'armes, qui trouve sa source dans la chevalerie (une union entre deux chevaliers se promettant aide mutuelle envers et contre tout) est un idéal de camaraderie. Jean Droit met en scène ici un homme en plein effort qui porte un blessé pour le sauver. Sa représentation, sans uniforme clairement identifiable, sans indication de régiment (plutôt rare chez cet artiste - voir plus bas), le décor constitué de villages et de terre des campagnes aide à souligner le message universel. Celui d'une fraternité des hommes qui tente de résister malgré la guerre qui l'anéantit à chaque obus.
 

LE POÈME DU MOMENT

LE COPAIN

A mon vieil ami Alfred Guastalla, sous-lieutenant au 74e d'infanterie, tué, le 9 juin 1915, à Neuville-Saint-Vaast.
Ils sont trois de la 2e section, 2e compagnie, 74e infanterie qui reposent côte à côte au cimetière de Thyl. Nous les avons ensevelis ; nous avons taillé et peint les croix de leurs tertres.




On t'a porté, la nuit, par la marne pouilleuse.
Tes bonshommes pleuraient. Leurs rudes mains pieuses,
Timides, t'effleuraient, comme un petit qui dort;
Leurs genoux cadencés ballotaient ton front mort,
Et ton sang clair coulait le long de nos chaussures.

Ta capote n'avait qu'une croix pour parure,
Les étoiles du ciel regardaient par ses trous !...







Mais nous sommes tombés, pour prier, à genoux,
Quand j'eu pris sur ton coeur les lettres de ta mère,
Et qu'on vous eut mis, toi, puis ta jeunesse, en terre.

Et, fermant pour toujours les clartés de tes yeux,
J'ai simplement, comme auraient fait les pauvres vieux,
Mon héros de vingt ans, baisé ta chair de marbre !

Et j'ai laissé ton âme à l'âme des grands arbres !...


            Tranchées Tête de cochon, février 1915.


| ••• Paul VERLET De la Boue sous le Ciel |






PAUL VERLET (1890-1922)
Leur Croix de Guerre, extrait du recueil De la Boue sous le Ciel, esquisses d'un blessé (1914-1919), éd. Plon-Nourrit, 1919

Paul Verlet connut le secteur difficile de Neuville-Saint-Vaast où il fût blessé une première fois en juin 1915. De retour au front, il est, à nouveau grièvement blessé près d'Auberive en Champagne puis plus tard définitivement évacué après une exposition aux gaz. Il ne se remit jamais de ses blessures et mourut en octobre 1922. Sa poésie, écrite sur le front et dans les ambulances et hôpitaux où il passa tant d'heures, est un chant déchirant de vérité sur ses heures vécues au combat et un hommage compassionnel à ses camarades tués

Portrait de Paul Verlet en provenance du blog Le 74ème régiment d'infanterie durant la Grande Guerre



Le jus - Sem



PORTFOLIO

TOUS LES DESSINS

LA COLLECTION —


Les œuvres rassemblées sur ce site sont des dessins réalisés par des artistes contemporains de la Grande Guerre qui furent pour certains également combattants.
Ces dessins sont accompagnés de textes de journaux de tranchées, de témoignages écrits d'anciens soldats ou d'extraits d'oeuvres littéraires traitant du conflit.

Le site présente environ 80 dessins.

Ils ont été regroupés en galeries thématiques illustrant la vie des soldats durant la guerre : la tranchée, le répit, le feu, la route, la mort ... continuer à lire l'intro
 




LE BLOG

TOUS LES ARTICLES

OUVRAGES, EXPOS, HOMMAGES —















 


DES ILLUSTRATIONS

JEAN LEFORT ILLUSTRE GASPARD DE RENÉ BENJAMIN

RÉCITS, ROMANS, SOUVENIRS, POÈMES —
 
Certains artistes, dont de nombreux combattants, ont collaboré avec des éditeurs et des auteurs à des éditions, parfois exceptionnelles, d'ouvrages en fournissant illustrations et motifs dessinés. On peut citer le travail de Mathurin Méheut ou de Dunoyer de Segonzac pour Dorgelès mais aussi Pierre Falké pour Galtier-Boissiere ou encore Luc-Albert Moreau pour Montherlant. De nombreuses techniques sont utilisées pour créer ces illustrations : tous types de gravures et estampes parfois tirées en nombre restreint d'exemplaires, plume, lavis, aquarelle... Nous vous présentons, pour initier cette nouvelle rubrique, les aquarelles réalisées par Jean Lefort pour le Gaspard de son ami René Benjamin.


DES RESSOURCES

INVENTAIRE

LE MEILLEUR DU NET —
 
Nous vous proposons un essai d'inventaire des ressources en lignes de dessins, estampes et peintures de la Première Guerre mondiale. Sites institutionnels de bibliothèques physiques, collections en lignes, sites d'archives, sites personnels... le meilleur du net est présenté dans une page dédiée.





Les logos et références aux sites institutionnels visibles ci-dessus sont présentés au titre de simple illustration. En aucun cas, ils ne traduisent une quelconque participation ou caution au contenu de notre page d'inventaire.


ÉTIENNE LEMERCIER

Après cinq jours d'horreur qui nous ont coûté 1 200 victimes, nous avons été retirés de ce lieu d'abomination... Qui dira l'inouï de ce que j'ai pu voir ?... Mon intellect est fortement ébranlé... Je reste stagnant et courbaturé... Je suis un peu comme si je relevais de la fièvre typhoïde... Chère mère, je voudrais de nouveau me tendre vers tout ce qui est beau et noble. Je voudrais sentir toujours en moi l'inspiration qui m'élancerait vers les richesses de la vie. Hélas ! pour le moment, je suis d'une mentalité de plomb... Après une telle révolution, je ne puis que me laisser aller à la volupté de vivre encore un peu...

ÉTIENNE LEMERCIERLettres d'un soldat, 1924
CAPITAINE DELVERT

L'idée de Verdun et de la mort pèse, je le sens, sur toute la colonne et rend les hommes plus irritables... En venant, nous avons croisé deux batteries de 100 de marine. Pas un homme à pied. Tout le monde en auto. Les officiers ont une confortable voiturette à eux. Je demande à un sous-officier s'il y a eu beaucoup de pertes à la batterie. Non très peu. Et son air surpris me laisse entendre que c'est peut-être "pas du tout". Je regardais mes pauvres troupiers. Ils traînaient lamentablement sur la route, ployés en deux sous le poids du sac, ruisselants d'eau, et cela pour aller se faire écrabouiller dans des tranchées boueuses ! non décidément, il n'y aura pas eu de parité, dans cette guerre, entre les souffrances endurées par les différents combattants du front.

MOTS CHOISIS

POETES, TEMOINS, ECRIVAINS...








 

E.-M. HERSCHER

Dans ces visages ternes..., une seule chose frappe, l'éclat du regard. Il est fiévreux, indéfinissable en son rentrant, ne ressort que pour vous scruter au passage, se heurte avec un certain défi à la placidité du vôtre, qui ne connaît que par à-coups ce qui fait la hantise du leur. Il vous poursuit et vous gêne, ou bien vous abandonne avec un mépris un peu las. Qui n'a ressenti quelque chose d'approchant, lors d'une visite dans un hôpital, ou dans l'usine où brûlent et suent les travailleurs des métiers du feu ?

Ils étaient accroupis sur le sol et tenaient leurs gamelles sur leur genoux... Une gourde faisait le tour de la société et chacun buvait à la régalade longuement et goulûment, la tête renversée et les yeux levés... Un gros poilu, dont la bouche s'élargissait en un sourire sans expression, puisait des morceaux de viande dans le fond d'une marmite avec une louche faite d'une boîte de conserve fixée par un fil de fer au bout d'un bâton et criait : Qui veut du rabiot?... Encore du rabiot !... A qui la barbaque ?


BONNES IMPRESSIONS

LECTURES, SOUVENIRS, POÈMES, DESSINS...

NOTES, AVIS, ARTICLES, LIENS —

UN ADIEU
JEAN DROIT
DESSIN, source forum pages14-18
Ce petit tableau, tout à fait dans l'esprit de notre thème du moment, a été publié sur un forum dédié à la guerre de 14-18 dans la section 'Arts graphiques'. Il représente, selon le dépositaire de la photo (que nous avons essayé de joindre sans succès), son grand-père penché sur un de ses camarades de combat. Les deux hommes appartiennent au régiment de Jean Droit, le 226è R.I. On reconnait aisément le style de Droit tout en lignes claires, coloris francs et simplicité qui le rapproche de ce que l'on voit fréquemment en bande dessinée.
BLESSÉ DU 160
JEAN DROIT
DESSIN, source interencheres.com
Voilà une gueule de poilu dont on se souvient. Ce petit dessin représentant un soldat blessé du 160è R.I a été vendu aux enchères il y a quelques mois. Nous espérons que son heureux possesseur ne nous en voudra pas de partager ce portrait si réussi.
UN OBUS
JEAN DROIT
On peut songer en admirant le travail du lieutenant artiste au dessin de Georges Scott intitulé "La brèche" qui fût repris depuis sa parution dans l'Illustration dans de multiples ouvrages (voir notre Portfolio). Sauf qu'ici, ce sont bien des soldats français qui sont attaqués, contrairement à l’œuvre de Scott, et comme on peut l'observer avec un souci du détail réaliste. Dans ce dessin à la mine de plomb exposé à L'Historial de Peronne, on note la force de la représentation de la violence dans toute sa soudaineté.
LA GRANDE GUERRE DES FRANÇAIS
A TRAVERS LES ARCHIVES DE LA GRANDE COLLECTE
Cet ouvrage de plus de cinq cents pages présente de nombreux documents (dont quelques séries de dessins) issus des différentes collectes réalisées durant le centenaire (2013, 2014 et 2018 sur le thème de la Grande Guerre). Ces événements ont permis à de nombreuses familles de sortir de l'oubli nombre de documents privés et de les proposer aux archives locales afin de les numériser. Parfois les participants se sont mués en donateurs afin que leurs documents puissent être conservés dans les établissements publics et être préservés à long terme. Cet ouvrage associe la presse régionale qui a joué un rôle majeur durant le centenaire. Son prix raisonnable (11,90 €) devrait lui permettre une large diffusion.
HIL DEPUT DE SAC !
CHARLES DE LA RIVIÈRE
DESSIN, source Archives nationales, 771AP/1
Charles de La Rivière était capitaine au 141è R.I.T. et a combattu dans la Somme et les Vosges. Il a laissé, parmi ses documents liés au conflit, deux carnets de dessins où il a portraituré avec talent les hommes qui l'entouraient et des scènes typiques de la vie de soldat. L'intégralité de ces carnets numérisés peut être consulté sur le site des archives à cette adresse.
FRÈRES D'ARMES
PIERRE MEYER
DESSINS, source La grande collecte, Archives nationales —
Ces dessins au style naïf ont été réalisés par Pierre Meyer, jeune zouave de la classe 17 durant sa convalescence après une blessure à la cuisse à Verdun. Il illustre ici l'entraide entre soldats, les promesses échangées d'assistance mutuelle mais aussi l'amitié franco-britannique...



L'Humanité est maudite, si, pour faire preuve de courage, elle est condamnée à tuer éternellement ____Jean JAURES.