Marc Larreguy de Civrieux est tué le 18 novembre 1916 à Froideterre à proximité de Vaux dans la Meuse. Son régiment, le 4ème régiment d’infanterie, qui a défendu âprement plusieurs secteurs en Argonne durant 1915 et 1916, venait de rejoindre « L’enfer de Verdun ». Mobilisé en mars 19151, Larréguy a juste 20 ans lorsqu’il arrive à la guerre. C’est un choc particulièrement rude pour ce jeune homme sensible, grand admirateur de Lamartine. Comme l’écrit Romain Rolland dans sa préface : « Qu’on juge de la convulsion morale qui a dû bouleverser ce jeune être. Elle a été presque immédiate (…) L’indignation et l’horreur n’ont fait que croître, dès lors, jusqu’au dernier poème. »2.

Pendant les 20 mois de sa mobilisation, le soldat écrit de nombreuses lettres, notamment à son père, et composent des poèmes regroupés en 1920 dans un petit fascicule intitulé La Muse de sang. Éprouvé dans son amour et sa foi pour l’humanité, glissant dans l’incompréhension de ce qui se joue, conscient de sa fin proche, ses poèmes vont peu à peu traduire sa révolte ; témoignage rare d’un jeune homme issu d’une vieille famille française, ayant reçu une éducation catholique traditionnelle, affilié un temps à l’Action française 3, et pourtant, écœuré par la violence extrême de la guerre, et comme on peut le lire dans son poème « A bas le veau d’or !… », accusant « les chefs déshonorés » et haïssant les « mots patriotiques » et les « hymnes officiels ». C’est dans ce même poème qu’il écrit : « Je combats le mensonge et son idolâtrie / Le joug de la Censure et de l’Inquisition ! / Mon passé me rend quitte envers notre patrie / Et la libre pensée éclaire ma mission » (Mars 1916, au front).
Le titre du recueil posthume, est dû au premier poème qui le compose. Dans « La Muse de sang », il écrit sur sa propre mort : « Mais moi je dois mourir sous la Face damnée / D’une Muse de sang, cruelle et décharnée : / La Guerre, au rictus fou de l’Épouvantement ! » (octobre 1915, p.17). Les premières pièces du recueil datent de l’hiver 1915-1916 alors que le soldat est en Argonne. Le jeune poète n’est alors pas totalement dans l’expression de son indignation. Il y décrit son ressenti de soldat, notamment la monotonie des routes parcourues, les espoirs déçus d’une paix espérée mais aussi la fureur du canon qu’il oppose à la tranquillité des forêts lointaines :

La grand’route s’allonge entre de noirs sapins
Là-bas, vers l’horizon aux perfides ténèbres.
Seules, quelques fusées, comme un serpent d’or, zèbrent
D’un signal lumineux, les sinistres lointains.
La route fuit, comme un rouleau sans fin…
On sent un lent frisson ramper dans les vertèbres
Devant le morne aspect de ces sapins funèbres
Que n’égaient pas encore les rayons du matin…
Oh! cette route, aux obsédantes perspectives !
Combien de fois, par mes allers et mes retours,
Ai-je déjà compté la succession des jours !…
Que de piètres repos et de marches hâtives,
Dans la nuit noire… avec l’espérance, furtive,
D’une aurore de Paix qui recule toujours!,
Février 1916 (Au front).

L’attaque avait longtemps couvé comme un orage,
On la sentait tout proche au déclin de l’Eté…
En brusque coup de foudre, elle vient d’éclater,
Et le canon, aux mille échos des bois, fait rage !
Nous partons sous la pluie à l’obsédant mirage,
Tous à la file indienne et sans nous arrêter,
Car l’alerte est donnée, et il faut nous hâter
Vers le combat sanglant qui règne en ces parages !
Avant de m’engloutir au charnier détesté,
Je me remplis les yeux de votre majesté,
O merveilleux lointains où la forêt moutonne !
Mais il me faut, hélas! vous fuir à contre-cœur,
En songeant dans la Lutte, avec quelle rancœur !
Qu’ici c’est la Tuerie… et là-bas c’est l’Automne.
Février 1916 (Au front).
(Attaque de septembre 1915).
Cependant dès février 1916, Larréguy dans « Mes ennemis » (p. 28), souligne le sort commun des soldats français et allemands et se fait accusateur. Tous les peuples lui semblent exploités pour l’intérêt de quelques uns et une idéologie discutable :
« (…) Pendant que nos tyrans convoitent des lambeaux,
Dans l’État de la Mort, il n’est nulles frontières…
Nous gisons, côte à côte, aux mêmes cimetières,
Après avoir lutté pendant des nuits entières
Pour conquérir la Paix au fond de nos tombeaux !
Mes ennemis ? c’est vous ! gouvernants timorés,
Qui prenez sans péril une pose de gloire,
Et, dans cette moisson sanglante de l’Histoire,
Ne songez qu’à vous seuls en parlant de victoire
Ô vous, dont les vertus sont des vices dorés ! »
(7-9 février 1916, au front, p. 28)
Dans le poème suivant, il plante « Le drapeau de la révolte » composant ses vers au nom de ceux qui souffrent en dénonçant ceux qui trompent les soldats par leurs mensonges et leur déshonneur :
« — Je parle en votre nom, Ô frères ignorés
Qui n’osez pas clamer votre amère souffrance
Et mourez, sans un mot et sans une espérance,
Pour une humanité aux Chefs déshonorés !
Je parle en votre nom, Ô parents qui pleurez
La mort d’un fils, qui fut pour lui sa délivrance,
Et ne pouvez plus croire, qu’après cette navrance,
En vos Bourreaux menteurs qui vous ont tant leurrés !
Je parle en votre nom, muets amis de la tombe,
Qui sans cesse accroissez l’inutile hécatombe,
Et surgirez de terre au Jour de Vérité !
— En votre nom à tous, je m’adresse à la foule
Pour qu’elle arbore enfin, sur l’Univers qui
croule,
Le Drapeau de Révolte et de Fraternité !
(Mars 1916, au front? P. 29)

A l’époque où le jeune poète rédige ses vers, il sait que ses poèmes ne pourront être lus que par un cercle restreint et, la censure militaire veillant, qu’ils sont incommunicables par le courrier aux armées. Cette période, l’hiver 1915-1916, est encore une période dominée par une vision héroïque du soldat, où les opinions telles que celles de Lartéguy sont inaudibles et même dangereuses pour leurs auteurs s’ils sont mobilisés. Le jeune poète défend une parole de vérité, le dégoût l’a envahi, le mensonge le révolte et il écrit ce que pense de nombreux combattants : « Je hais les lieux communs des mots patriotiques / Et le banal encens des hymnes officiels… / Je veux chanter la Guerre aux visions chaotiques / Qu’ignore maint poète aux vers artificiels !… » (« A bas le veau d’or », p. 30).
Mais Marc de Larréguy est autant dans ce jeune homme révolté, se sentant perdu et démuni, que dans la belle âme qui s’exprime dans « A celle qui oubliera ». Ode à la vie, ce poème invite l’être aimé à oublier celui qui est tombé :
« (…) Mais loin, bien loin des sépulcres d’Argonne :
Oublie !… et que ton cœur n’ait nul remords !…
— Vis ! et que « Vivre » soit le seul orgueil
De ta jeune âme, insouciante et ravie !
Prends garde au contact du cercueil :
Car c’est un périlleux écueil
où s’échouerait ta faible vie ;
Et tes espoirs et tes envies
Seraient l’épave de ton deuil !
(…) « Aime vivre ! » et que ce soit là l’orgueil
De ta jeune âme insouciante et ravie !…
Se souvenir est un grave péché.
(Avril 1916, au front, p. 35)
Larréguy fût trouvé mort avec dans sa musette les lettres de son père, Les Harmonies de Lamartine, admiré et choisis comme maître, et Au dessus de la mêlée de Romain Rolland qui, à la demande du père accepta de préfacer le petit volume réunissant les poèmes du fils.
« Mon fils, tu étais un bel et bon vivant, vibrant d’amour de la vie, enthousiaste d’art pour la vie. Ainsi tu grandissais, encore adolescent, et te vouais à la poésie et à la musique. Je t’avais élevé de mon mieux, le plus possible en liberté, au grand air, au bon soleil, comme en pleine terre, et, cependant, t’avait instruit et fait instruire du mieux possible aussi pour ta pensée libre et ton libre arbitre 4. » Le recueil se termine par les mots de Louis Larréguy exprimant sa culpabilité d’avoir poussé son fils à partir, les regrets avant son départ pressentant l’horrible issue et les remords de la mort advenue : « Tu souffris de toute ton âme. Ta passion fut telle — au dire d’un de tes rares compagnons survivants, qui t’observa et s’efforça de te soulager d’esprit et de cœur — telle que « nul sans doute n’a souffert plus que toi, nul, peut-être, autant » ! »
Par la volonté du père éploré, Marc Larréguy de Civrieux repose à Saint Point, en Bourgogne, à proximité de la chapelle funéraire de Lamartine.
Les trois illustrations de Pierre Gerbaud sont issues du recueil de Larréguy.
NOTES
1. Archives de Seine-et-Marne, fiche matricule 485 de 1915, bureau de Fontainebleau R1431 Matricules n° 1 à 502.
2. La Muse de sang, Marc Larréguy de Civrieux, Société Mutuelle d’Edition, Paris 1920 ; extrait de la préface (Pour un martyr) signée Romain Rolland. L’ouvrage comporte vingt poèmes précédés d’un avertissement du poète prévu pour être la préface à l’ensemble avant sa mort. que son père dédie à son fils tué. Les quelques illustrations sont de Gerbaud. Le recueil s’achève par un acte de remords (Mea Culpa) dédié à son fils tué.
3. Éléments biographique avancés par Romain Rolland dans la préface de La Muse de sang.
4. Extrait de la postface du recueil La Muse de sang intitulée Mea Culpa que le père du jeune poéte dédie à son fils.
| Dernière modification le 16/10/2026

